Zhamila Tampayeva

La catharsis dans l’art contemporain kazakh : Si on pouvait brûler la douleur

Figure 1. Askhat Akhmedyarov, Еслибыбольмогласгореть (Si on pouvait brûler la douleur), Installation, 2017, Musée national du Kazakhstan.

Situé majoritairement en Asie Centrale et partiellement en Europe de l’Est, le Kazakhstan est un pays encore mystérieux pour le monde occidental. Aujourd’hui pourtant, dans les steppes de l’ancien Khanat kazakh qui ont vu les conquêtes mongoles, plus de 18 millions d’habitants de plus de 125 nationalités vivent leur expérience postsocialiste. Après la chute de l’URSS en 1991, le Kazakhstan, riche en ressources naturelles, a pris sa place sur la scène économique internationale. 

Quant à lui, l’art contemporain kazakh est encore peu connu bien qu’il soit dynamique, satirique, politique et, bien sûr, esthétique. Dans les oeuvres d’artistes Kazakhs, la phénoménologie de mémoire du peuple kazakh est sensible et tangible (Melnikov, 2019). Je prendrai comme exemple Askhat Akhmedyarov, figure principale de l’art contemporain kazakh ; celui-ci est défini par Sanat Uralievcomme« la voix de non-conformité »[1](Urnaliev, 2018). Né en 1965 dans le village Alexandrovo situé à l’ouest du Kazakhstan, Akhmedyarov a présenté ses oeuvres partout dans le monde. Nommons les expositions et les lieux auxquels l’artiste a participé : Post-nomadic mindà Londres, Laboratory of the absurdà Paris, Protagonists. Invisible Pavillon of Kazakhstanà la 56e Biennale de Venise, Opening daysà Berlin et à Paris, puis àArt Dubai et à la Biennale de Singapour. Chargées politiquement, les oeuvres d’Akhmedyarov soulèvent certains problèmes sociaux à travers la photographie, la vidéo, l’installation, la performance et la peinture. 

Bien que son art soit aussi vaste que les steppes kazakhes, j’aimerais me concentrer sur son exposition actuelle intitulée Ayanqui a lieu présentement à TSE Art Destinationà Astana depuis le 22 février 2019. Cette exposition juxtapose de nouvelles oeuvres de l’artiste avec certaines de ses expérimentations précédentes. Ce qui unit ces créations, c’est l’aspect politique révélateur rendu visible à travers la matérialité des oeuvres. Le mot kazakh « ayan » veut dire « révélation » au sens où les anges envoient un message à la raison à travers le rêve. L’artiste lui-même dit, qu’à travers les rêves, nous accédons à une certaine sagesse cachée à l’état de veille à cause des filtres imposés par la société et les idéologies politiques (TSEArtdestionation, 2019). En continuant la métaphore, je pense que, pour les spectateurs, l’exposition Ayanest devenue le rêve. Ce rêve permettrait de se libérer des filtres nous empêchant de poser un regard honnête sur la société kazakhe et sur la longue histoire du Kazakhstan. Cette histoire est aussi riche que compliquée : du nomadisme à un mode de vie sédentaire forcé par le régime soviétique, de la chute du régime à l’indépendance pétrolière. L’un des moments les plus tragiques qui a changé le cours de cette histoire est la famine kazakhe, sujet de cet article. J’aborderai, en particulier, l’impact catastrophique de celle-ci non seulement sur les territoires du Kazakhstan, mais sur l’identité même du peuple. Provoquée par le régime stalinien, la tragédie est passée inaperçue à la suite de la dissimulation de faits. Aujourd’hui, l’art visuel est devenu l’un des moyens principaux qui permet de combler les lacunes de l’histoire et de se réapproprier son identité, tout en gardant un regard critique sur la société contemporaine kazakhe. 

Le plan de ce texte ira comme suit : d’abord, je vais définir la pensée post-colonialiste dans les conditions du post-soviétisme sur laquelle je m’appuie dans cet article. Ensuite, je vais brièvement mettre en contexte la famine kazakhe. Puis, je vais passer à l’analyse de l’oeuvre Si on pouvait brûler la douleur. Il est important de spécifier que, bien qu’Akhmedyarov parle de répressions politiques, le lien entre cette œuvre et la famine n’est que mon interprétation personnelle soutenue par l’artiste.

Bien que la question à savoir si le Kazakhstan était une colonie sous le régime communiste provoque plusieurs débats entre les politologues et les historiens, il est indéniable que les faits historiques soulignent les conséquences catastrophiques propres à la colonisation du quatrième degré (Tatilya, 2013). En plus de la colonisation passant par les structures militaires et administratives, ce degré de colonisation impliquait que les peuples autochtones étaient forcés de quitter leurs meilleures terres pour de mauvais territoires (de steppes aux semi-steppes) afin de libérer la place pour les habitants des métropoles (Tatilya, 2013). La volatilité de cette problématique réside dans le fait que si, durant la période de l’Empire russe, les intentions et les caractéristiques de la colonisation étaient claires, tout est devenu plus compliqué avec l’arrivée du régime socialiste. En théorie, ce régime devait mettre les pays formant l’Union soviétique sur un pied d’égalité. Pourtant, Zharasal Kuanyshalin, un politologue kazakh, estime que la révolution de 1917, bien qu’elle ait provoqué des changements majeurs, de facto n’a pas changé le statut du Kazakhstan en tant que colonie russe (Tatilya, 2013). Pour cette raison, dans un contexte contemporain, j’utilise la définition du « post-colonialisme », utilisée par Dmitrii Melnikov, académicien et philosophe kazakh, pendant sa conférence Interroger la mémoire et la steppe : espace, temps et redéfinition de l’identité dans l’art d’Askhat Akhmedyarov et de Saule Suilemenova(2019).  Selon lui, l’expérience post-colonialiste est codée et compliquée. Son discours est souvent l’identité mixte puisque ce n’est pas possible de retourner à l’état pré-colonial étant donné que la langue et la culture d’un colonisateur deviennent partie intégrante des colonisés (Melnikov, 2019). Toujours selon Melnikov, cette expérience est intéressante en soi puisqu’elle se passe ici et maintenant et forme une nouvelle identité et une nouvelle sensibilité.

Asharshylyk …[2]

Il est irréfutable que l’idée de la nation unie, imposée par le régime soviétique, a infligé beaucoup de douleurs au peuple kazakh. On peut certainement citer la famine kazakhe (1930-1933) décrite par Sarah Cameron comme « a crime against humanity, one that resulted in the deaths of more than a million civiliansand terrible anguish for those who survived» (Cameron, 2018, p.178). En 1929, Josef Staline lance le premier plan quinquennal selon lequel l’Union soviétique doit s’industrialiser et « rattraper » son retard sur l’Occident à l’aide d’un processus de collectivisation (Cameron, 2018). Selon cette politique, il faut transformer la structure agraire dans les fermes collectives en augmentant la production de grain et de viande. Précisément, il faut passer de l’élevage nomade d’animaux aux mises en réseau de moissonneuses-batteuses et d’abattoirs (Cameron, 2018). Toutefois, ce plan n’a pas pris en compte les conditions locales telles que les caractéristiques du climat et des sols ainsi que le mode de vie ancestral. Avant la famine, pendant près de quatre millénaires, les Kazakhs ont vécu le nomadisme pastoral migrant de saison en saison, afin de trouver de nouveaux pâturages pour le bétail (Cameron, 2018). En obligeant les Kazakhs à mener une vie sédentaire, on a non seulement détruit le mode de vie migratoire, mais on a aussi mis à mal l’identité du peuple. Comme l’avait défini Cameron (2018, p.2) : «  It [nomadism] was a crucial source of identity, one that had often determined who was ‘Kazakh’ and who was not in the steppe region ».  Ces mesures ont donc forcé les gens, y compris l’intelligentsia kazakhe[3], à écrire des lettres au pouvoir en s’opposant au régime totalitaire. En réponse, le régime a neutralisé tous les « dissidents » et leurs proches en les assassinant ou en les emprisonnant. Pour cette raison, la région du nord du Kazakhstan est devenue région d’exil pour les réprimés du système totalitaire. C’est pourquoi, en souhaitant commémorer cette histoire écrite dans le sang,  le 31 mai a été officiellement nommé la Journée du souvenir des victimes des répressions politiques. 

Si on pouvait brûler la douleur… 

C’est le 31 mai 2018 qu’Askhat Akmedyarov réalise sa performance sur le site du musée d’Alzhir. Les croquis préparatoires de cette performance font partie de l’exposition Ayan. Intitulée Еслибыбольмогласгореть(Si on pouvait brûler la douleur), la performance fait partie de l’œuvre réalisée en deux étapes. Sur ces deux photographies (Figures 1,2), nous voyons l’oeuvre aux deux stades de sa réalisation : premièrement, l’installation de roseaux qui représente un marteau et une faucille construite par l’artiste dans le cadre du projet Une courte histoire du nordet présentée à l’exposition Time & Astana : After Futureau Musée national du Kazakhstan en 2017. Deuxièmement, la suite de l’œuvre en 2018, la performance où Akhmedyarov brûle son installation.

La symbolique de cette oeuvre est extrêmement forte. Tout d’abord, le plus évident, le marteau et la faucille que nous voyons sur une première photographie symbolisent le système communiste. Plus précisément, le marteau représente le prolétariat ouvrier, la faucille les paysans. Puis, la jonction des deux symbolise l’union entre les travailleurs agricoles et industriels. Ensuite, le musée d’Alzhir, là où la performance a été réalisée, est une ancienne prison pour les épouses des membres de l’intelligentsia. Elles y ont été envoyées suivant le plan d’emprisonnement des membres des familles des « dissidents ». Les enfants de moins de trois ans, séparés de leurs mères, ont vécu dans une baraque-crèche sur le territoire de la prison. Les enfants de plus de trois ans ont été directement envoyés dans des orphelinats (Musée Alzhir, 2019). Une fois dans la prison, on a retiré à ces les femmes leur identité – nom de famille, nationalité, profession. Placées dans des conditions inhumaines, elles ont été forcées de ramasser des roseaux utilisés pour le chauffage des casernes (Akhmedyarov, 2019a). Je pense qu’en utilisant les roseaux pour la construction de son oeuvre et en les brûlant, l’artiste rend hommage à la souffrance de ces femmes résilientes et brûle, du même souffle, ce passé tragique. Akhmedyarov dit lui-même que le roseau est une mauvaise herbe qui lui rappelle le passé soviétique. C’est pourquoi il souhaite aujourd’hui que les roseaux soient moins présents à Astana. (Tatarinova, 2018).

Dans une perspective artistique, j’établis un rapport entre la catharsisd’Aristote, terme emprunté au vocabulaire médical et réutilisé métaphoriquement dans sa Poétique (Vives, 2010)et l’œuvre d’Akhmedyarov dont il est question ici.« Tragedy, then, is an imitation of an action that is serious, complete, and of a certain magnitude; in language embellished with each kind of artistic ornament, […] ; through pity and fear effecting the proper purgation [catharsis] of these emotions » (Aristote, 2000, p.5). Si selon Aristote, la purgation aurait lieu à travers une expérience de tragédie vivante et la transformation de la douleur en plaisir par l’acte de la création, Akhmedyarov l’a démontré avec Si on pouvait brûler la douleur. En fait, l’acte de brûler a même longtemps été considéré comme un processus de purification et de guérison. Par exemple, historiquement, les Kazakhs brûlaientadraspan, un plant sacré, pour guérir les maladies. 

Dans la même perspective artistique, l’aspect performatif de l’oeuvre est aussi extrêmement important : « … in the form of action, not of narrative…» (Aristote, 2000, p.5). En engageant son corps dans chaque acte de dessins préparatoires, de construction et de destruction par le feu, Akhmedyarov s’est rapproché de l’expérience malheureuse spirituellement et physiquement. Selon Cameron (2018, p.178), la famine kazakhe n’était pas seulement une tragédie occasionnelle, il s’agissait plutôt d’un génocide qui a tué un quart de la population kazakhe de l’époque : « … the Kazakh famine probably would be considered a genocide. Through collectivization, Moscow sought to destroy nomadic life, a key feature of Kazakh culture and identity».Le génocide est devenu le « crime des crimes » de l’imaginaire populaire ; or, l’histoire ne considère pas la famine kazakhe comme un génocide puisqu’elle ne correspond pas à sa définition juridique (Cameron, 2018). Pourtant, toujours selon Cameron (2018), cela ne diminue pas l’intensité de la tragédie et les souffrances subis sous le régime stalinien À mon avis, l’œuvre d’Akhmedyarov illustre deux aspects fondamentaux :  le premier, la collectivisation décidée par le système soviétique qui a brûlé les terres Kazakhs et son identité ; le deuxième, la douleur du peuple qui doit être guérie. 

« The element of the wonderful is required in tragedy » (Aristote, 2000, p.22). Cette citation soutient ma conclusion car, selon moi, l’oeuvre d’Akhmedyarov est la possibilité d’écrire notre propre histoire en rendant hommage à toutes les victimes. C’est la possibilité de guérir le peuple kazakh du poids de ce crime contre l’humanité à travers une action artistique audacieuse et puissante. Il ne s’agit pas d’un moyen d’effacer l’héritage de l’identité mixte. Au contraire, il s’agit de l’accepter et, par le processus artistique, le transformer en force. Si on pouvait brûler la douleur est aussi l’un des moyens d’accéder à l’intelligence de notre génération et de passer le message aux générations futures.

Figure 2. Askhat Akhmedyarov, Еслибыбольмогласгореть(Si on pouvait brûler la douleur), Performance,le 31 mai 2018, Musée d’Alzhir.

Bibliographie

AKHMEDYAROV, Askhat(2019a). Portfolio d’artiste fourni par la curatrice Aigerim Kapar. Consulté le 26 février 2019.

AKHMEDYAROV, Askhat(2019b).Ayan.Catalogue d’exposition (22 février au 31 mars 2019, Astana : TSE Art Destination. 

ARISTOTLE (2000). Poetics. En ligne : https://ebookcentral.proquest.com.

LUMPOV, Evgenii (2016). Put’ [mon chemin] [Film documentaire]. Astana : NF, Объектив. 

MUSÉE ALZHIR (2019). Le musée mémorial d’Alzhir au Kazakhstan pour les victimes des répressions staliniennes. [En ligne], https://museum-alzhir.kz/ru/o-muzee/istoriya-lagerya-alzhir.

CAMERON, Sarah (2018).The hungry steppe : famine, violence, and the making of Soviet Kazakhstan. Ithaca, New York : Cornell University Press. [En ligne], https://muse-jhu-edu.proxy3.library.mcgill.ca/book/63842

MELNIKOV, Dmitrii (2019). « Voproshaia pamiat’ i step’ : prostranstvo, vremia i pereosmyslenie identichnosti v tvorchestve Askhat Akhmediarova i Saule Suilemenovoi. [Interroger la mémoire et la steppe : espace, temps et redéfinition de l’identité dans l’art d’Askhat Akhmedyarov et de Saule Suilemenova] ». Conférence vidéo [En ligne], https://www.facebook.com/artcomcommunity/videos/2206724826082552/.

TATARINOVA, Kseniya (2018). « Astana – gorod vechnogo novoselya. V Astane otkryilas vyistavka Time&Astana : After Future »[Astana est une ville de la pendaison de crémaillère permanente. Une exposition Time & Astana : After Future s’est ouverte à Astana]. Atameken Business. https://inbusiness.kz/ru/news/astana-gorod-vechnogo-novoselya.

TATILYA, Kenzhe (2013). « Tak byl Kazahstan koloniej ili net? [Le Kazakhstan, était-il une colonie?] ». Central Asia Monitor.[En ligne], https://camonitor.kz/7192-.html.

TSEArtdestionation (2019). Galerie d’art et centre éducatif, [En ligne], https://www.tseartdestination.com/?fbclid=IwAR2amTQD8zUmbRuRBAzyY0bCBAyV_D7CQSEhCwCOpf8j3IO-i-DSCcbx6w.

QAZAQSTAN TARIHY (2017). « Pismo pyateryih » [Lettre de cinq]. [En ligne], https://e-history.kz/ru/publications/view/3330

URNALIEV, Sanat (2018). « Hudoznik Askhat Akhmedyarov – Golos Inakomyslia [L’artiste Askhat Akhmedyarov – La Voix de Non-Conformité] ».Radioazattyq.[En ligne], https://rus.azattyq.org/a/kazakhstan-critical-art-of-askhat-akmedyarov/29559170.html

VIVES, Jean-Michel (2010). « La catharsis, d’Aristote à Lacan en passant par Freud : Une approche théâtrale des enjeux éthiques de la psychanalyse ». Recherches en psychanalyse, 9(1), 22-35. doi:10.3917/rep.009.0022.


[1]Il s’agit de ma traduction libre.

[2]Le mot kazakh « asharshylyk » veut dire « famine ». 

[3]L’un des exemples marquants est la lettre de groupe écrite par certains intellectuels kazakhs : Gabit Musrepov, écrivain, Mansour Gataouline, chef de la maison d’édition, Embergen Altynbekov, prorecteur et Mutash Davletgaliyev, vice-prorecteur de l’Institut communisted’enseignement supérieuret Kadyr Kuanyshev, chef du secteur énergétique du Gosplan KASSR (Qazaqstan Tarihy, 2017). 

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